Jumping : Steve Guerdat gardien désabusé d’un temple menacé

Steve Guerdat

Le feu couve depuis de nombreuses années entre athlètes passionnés et instances sportives internationales. Les premiers, regroupés au sein du Club des cavaliers internationaux de saut d’obstacles (IJRC), craignent tout simplement une dénaturation de leur sport au profit de règles visant à préserver des intérêts mercantiles. Les secondes ont beau jeu de mettre en avant des modifications indispensables pour attirer de nouveaux publics et de nouveau sponsors. Bien que le combat soit inégal et sans doute perdu d’avance pour les cavaliers, ceux-ci ont envoyé lundi à Anvers (Belgique) l’un de leurs représentants les plus charismatiques plaider leur cause. Steve Guerdat, c’est de lui qu’il s’agit, a demandé le retour au format olympique à 4 cavaliers et le rejet du système de qualification qui sera proposé pour les JO de Paris.

Les combats désespérés sont souvent les plus beaux. Et du désespoir il y en avait en fond de l’allocution de Steve Guerdat devant l’aréopage de la FEI. Pas de résignation mais une certaine lassitude à mener des combats justes face à des moulins à vent. Car il ne suffit pas de parler avec son coeur et ses tripes, de déployer des raisonnements étayés pour arriver à convaincre les dirigeants de la FEI. Le sport dans ce type d’assemblée générale est souvent le grand oublié. On aime faire appel aux cavaliers pour la photo mais on préfère prendre les décisions importantes en petit comité, dans l’entre-soi, sans les athlètes, comme si le sport était une chose trop sérieuse pour être laissée aux sportifs.  

Dans une grande cohérence, Steve Guerdat a rappelé que l’IJRC, dès le départ avait fait part de ses inquiétudes et de ses incompréhensions face au nouveau format proposé pour les JO. Pas une méfiance basée sur un pseudo traditionalisme, comme le maintien de la messe en latin, mais parce qu’en toute sincérité les membres de l’IJRC, malgré leurs efforts, n’arrivaient pas à entrevoir les bénéfices susceptibles d’être apportés à leur sport par cette réforme. Si leur mise en garde a été entendue, elle n’a pas été écoutée.

La suite, Steve Guerdat la décrit avec ses mots : « Ces formats ont donc été adopté et nous, cavaliers, avons accepté de leur laisser une chance, notre objectif commun étant de voir notre sport évoluer vers le meilleur. Nous espérions que les Jeux olympiques de Tokyo seraient le théâtre de grands moments de sport et ils le furent, mais uniquement parce que nous avons pu compter sur un excellent chef de piste, de talentueux athlètes, cavaliers comme chevaux, et les plus méritants l’ont finalement emporté. Cela n’était aucunement dû aux nouveaux formats mis en place – au contraire ». 

Au contraire … Le champion olympique de Londres a détaillé une longue liste de griefs. A commencer par le fait de débuter la compétition par le championnat. Une expérience qualifiée de frustrante : « A Tokyo, nombre d’entre nous avons eu le sentiment que tout était terminé dès le début de la compétition, alors même qu’il nous restait à disputer les épreuves par équipes ».

Puis d’enchaîner sur la qualificative par équipe vécue de l’intérieur comme « un désastre ». « Tout ce que nous avions craint lorsque l’idée de ces formats avait été introduite s’est effectivement produit, parfois même au-delà de ce à quoi nous redoutions. J’aimerais notamment souligner deux préoccupations majeures, la première étant relative au bien-être du cheval. Tout d’abord, nous avons vu trop d’images regrettables de couples qui n’étaient pas à la hauteur du niveau attendu dans un tel événement. De plus, je crois qu’un cavalier ne devrait en aucun cas se retrouver dans une position qui le contraint à terminer son parcours si son cheval ne le peut pas« . De façon pertinente Steve Guerdat a souligné le dilemme des cavaliers, déchirés entre la décision éventuelle d’abandonner pour préserver leur cheval et, la nécessité de terminer coûte que coûte le parcours pour ne pas pénaliser leur équipe. « Ce n’est pas ce que nous voulons voir » a asséné le Jurassien.

Autre aspect et non des moindres, l’enjeu sportif. Le représentant de l’IJRC relève une compétition vidée de son sens avec des équipes éliminées après le passage d’un ou deux couples et un troisième équipier qui ne part faute d’enjeux ou qui a l’inverse peut commettre de nombreuses fautes sans compromettre la qualification de son équipe pour la finale.

Enfin, le divorce ne serait pas complet sans la cerise sur le gâteau. Une perception radicalement inverse du nouveau format à l’issue des Jeux. Un succès pour la FEI. « Une immense majorité d’avis défavorables » pour Steve Guerdat.

En conclusion de ce terrible constat posé avec lucidité et sans colère, le représentant des cavaliers a mis tout le poids de sa personnalité attachante dans la balance pour tenter de déclencher une ultime prise de conscience des dirigeants de la FEI. 

« Vu le manque d’écoute auquel nous avons encore été confrontés, pour la première fois de ma vie, j’ai voulu laisser tomber, considérant que c’était peine perdue. Mais de nombreux cavaliers sont venus me voir pour me demander de ne pas abandonner et d’essayer de sauver notre sport en l’honneur de son histoire et des générations passées qui ont fait de notre discipline ce qu’elle est aujourd’hui. Personnellement, je vaudrais pouvoir regarder ma fille dans les yeux dans quelques années, et au moins lui dire que j’ai tout essayé jusqu’à la dernière bataille pour sauver ce sport que j’aime par-dessus tout. En m’adressant à la FEI, ainsi qu’à vous, fédérations nationales, je demande à chacun de prendre ses responsabilités, sans laisser de place à l’égo. J’espère qu’ensemble, nous pourrons réaliser ce que nous pensons être impossible: revenir aux anciens formats de quatre cavaliers avec un drop score, pour le bien de nos chevaux  ». Une conclusion aux allures de chant du cygne.

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